Je m'appelle Aurélien G. et je suis professeur d'Arts Appliqués.
Cela fait maintenant 10 ans que j'enseigne, et je pense qu'il est grand temps que je rétablisse ici quelques vérités.
Car voyez-vous, je suis un imposteur !


Arrivé dans l'Education Nationale par hasard (le lycée où je travaille à mi-temps ne trouvait aucun prof qui voulait le poste, j'ai donc été appelé "en dépannage" car ma mère y travaillait dans l'administration), je n'ai ni formation d'enseignant, ni même une quelconque vocation d'origine à exercer ce métier. Qu'importe, me direz-vous, puisque de toute façon, j'ai été embauché sans même aucun entretien préalable avec la direction ou le rectorat dont je dépends.

Qu'importe, également, puisque de toute façon personne ne s'est jamais non plus inquiété de savoir ce que j'apprenais à mes classes. Ainsi la première année, il aura fallu que durant 6 mois j'insiste pour qu'on m'explique un minimum ce que devait être le contenu de mes cours, pour enfin recevoir une feuille A4 avec une vague indication de la direction à prendre, copié-collé d'une capture d'écran de site internet avec la définition de "l'Art appliqué".

Soit.

En dix ans, je n'ai donc jamais -jamais !- consulté ni appliqué aucun programme ni référentiel de l'Education Nationale, ni respecté aucune consigne ou réforme officielle à la simple raison que bien souvent, je n'en avais aucune connaissance.
J'ai donc mis en place mes propres sujets et mon propre système de notation, qui n'a jamais été remis en question car même jamais examiné (pas une inspection en 10 ans, alors que j'en avais fait la demande les trois premières années ! D'ailleurs, aucune formation non plus malgré, là aussi, mes demandes).
Je précise ici que j'enseigne à des classes de CAP et BAC, et que j'ai donc à ce titre noté "au feeling" et sans suivre aucune consigne de notation… des épreuves d'examen !!!

Mais bon, il faut croire que j'ai bien fait illusion, puisque non seulement ce qui devait être un dépannage d'un ou deux ans s'est prolongé, mais en plus avec un passage en CDI, là encore sans aucune inspection ni formation !

Et une fois de plus, peu importe.

Car voyez-vous, c'est là qu'est le "truc" : en fait, personne, et surtout pas l'Education Nationale, n'a jamais attendu que j'apprenne quoi que ce soit à mes élèves !
Notre système éducatif n'en a que le nom, et enseigner n'est plus qu'un faux-semblant, un prétexte à formater et abrutir les masses de futurs consommateurs, et surtout, surtout, à uniformiser tout ce qui pourrait sortir du rang.
Aujourd'hui, un prof ne sert plus à développer -dans la mesure de ses moyens- la pensée et la culture de jeunes individus, mais à "fabriquer du consentement" (je me permets ici de reprendre à mon compte l'expression rendue célèbre par Noam Chomsky).

J'en veux pour preuve la façon dont on s'évertue à appliquer un laxisme toujours plus grand envers les "éléments perturbateurs" (mais tant qu'ils regardent les pubs de TF1 entre deux émissions de télé-réalité, la mission est en fait accomplie), et à l'inverse écraser à la première occasion tout esprit volontaire et passionné de la part des "bons élèves".
Ainsi, je citerai d'expérience les cas de Nathan D, dont personne ne sembla s'offusquer qu'il fasse un doigt d'honneur à sa prof, de Jeanne S, qui roule sans même le cacher ses pétards dans ma classe en toute impunité car de toute façon "vous pouvez écrire un rapport, ici ils ne feront rien" (et elle avait raison, aucune sanction ne fut prise suite à mon rapport disciplinaire, ce qui encouragea bien évidemment d'autres élèves à en faire de même), et à l'inverse la pauvre Caroline L, élève modèle et d'un respect irréprochable qu'on convoque et qu'on harcèle, elle, au point de la faire éclater en larmes, parce que son pantalon ne plaisait pas au surveillant à l'entrée !

Bienvenus, messieurs dames, dans le monde de l'Education Nationale, qui remplit parfaitement sa mission de refléter les valeurs actuels de notre belle société : écraser les bons et encourager les connards à devenir d'encore plus gros connards !

Démagogique, mon discours ?
Sans doute, mais il est pourtant plus motivé par la colère et la frustration qu'autre chose.
Et puis, tout le monde sait qu'un peu de démagogie n'a jamais fait de mal, il suffit de voir les carrières florissantes de nos hommes politiques pour en être convaincu.

   


Pourtant j'ai essayé, vous savez, et même si comme je l'ai expliqué j'ai choisi des méthodes hors normes, il s'est avéré que celles-ci, croyez-le ou pas, se sont montrées très efficaces, et que oui, je fais partie des profs préférés des élèves, avec lesquels je parviens à établir une vraie relation de confiance, et à obtenir de l'implication et des travaux de premier ordre, y compris avec les éléments présentés comme "difficiles" (comprenez : inadaptés aux méthodes scolaires classiques, mais pas cons pour autant, contrairement à ce qui arrangerait bien du monde).

De même, je n'en donne sans doute pas l'impression, mais je tiens à dire ici mon admiration sans borne pour les enseignants, les vrais, ceux qui le sont par vocation et qui se font jour après jour prendre en étau entre un système qui les méprise et des moyens qui fondent comme neige au soleil.
Mais là aussi, qu'importe, puisque de toute façon on n'estime plus nécessaire aujourd'hui de valoriser et de bien former les enseignants, leur précarité grandissante étant suffisante à leur fidélité et leur passivité.

Pendant presque une décénnie, j'y ai donc vraiment cru, à jouer au "Capitaine, mon Capitaine" dans ma salle de classe, et à me dire que oui, ça pouvait fonctionner autrement.

Sauf que non.
La lassitude aidant, j'admets que j'ai aujourd'hui baissé les bras et que j'irais bien voir ailleurs si j'y suis : l'enseignant anticonformiste mais pourtant étonnamment fiable et efficace que je fus a désormais disparu pour laisser place à une sorte de créature monstrueuse dont l'unique but est de savoir jusqu'où elle pourra tirer sur la corde avant qu'elle ne casse.
Et je me dis que si nous sommes une majorité dans mon cas, alors il y a de quoi sérieusement s'inquiéter pour l'avenir des jeunes générations.

Pourtant, les alternatives à notre système éducatif pourri de l'intérieur et manipulé par des décideurs à la mentalité dégueulasse existent, et n'ont rien d'utopique. Il suffit en effet de voir comment certains pays du nord ou certaines écoles "expérimentales" réussissent à atteindre leurs objectifs éducatifs (et je ne parle pas ici que de statistiques et de nos sacro-saints quotas). Je vous invite à voir à ce sujet des documentaires comme "Demain" ou "l'Education interdite", vous verrez, ça change des couleuvres qu'on fait avaler à nos gamins et à leurs parents ici !
Si l'on peut donc constater que oui, ailleurs, ça peut marcher, alors pourquoi pas chez nous ?
C'est simple : pour avoir un bon système éducatif, il faut d'abord en avoir la volonté, y mettre les moyens, et le personnel (formé dans de bonnes conditions).
Et ça, il ne faut pas être énarque pour le comprendre !

Alors, je rêve.

Je rêve d'un système éducatif où l'éducation primerait sur le système.
Je rêve d'un système éducatif où l'autodéfense intellectuelle serait la matière principale.
Je rêve d'un système éducatif où la méditation et la collaboration feraient partie du programme à la place de la compétition systématisée sans pitié pour les plus faibles.
Je rêve d'un système éducatif où les livres d'histoire ne seraient pas que de la propagande écrite par les vainqueurs.
Je rêve d'un système éducatif où les enseignants ET les élèves seraient respectés.

Et c'est bien connu, les rêveurs, c'est un peu comme les cancres : on a tendance à les mettre au fond de la classe à côté du radiateur, histoire qu'ils se fassent oublier.
Ceci à une nuance près : là où les cancres sont mis à l'écart car ils sont paresseux, les rêveurs, eux, sont mis à l'écart car ils sont dangereux.

Parce qu'à force de rêver de changer le monde, certains pourraient bien y arriver.

 

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